L’oraison, une illusion ? (du 24 novembre au 6 décembre 2016)

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Mon questionnement concerne les écueils que l’on peut rencontrer dans la pratique de l’oraison. Comment pouvons-nous nous assurer que le temps d’oraison n’est pas une fuite de la réalité ? Est-ce que je peux être dans l’illusion ? Est-ce qu’il y a des signes qui peuvent m’indiquer que je fais fausse route ? Est-il nécessaire ou, à tout le moins souhaitable, d’avoir un directeur spirituel ?

Par: Jean-Luc, le 24.11.2016


Lorsqu’un être s’octroie un moment afin de s’ouvrir à la Transcendance, à moins de douter de la Transcendance qui s’exprimerait par la crainte de s’illusionner, peut-on parler d’illusion ? Le miracle de la vie, l’humain, la nature… la beauté des saisons… le sourire, le regard… seraient illusions alors aussi !

L’oraison est comme un espace de conscience élargie capable d’orienter nos limites, nos ratages, nos pensées circulaires, nos cris, nos envies, nos doutes, comme nos désirs, nos plus beaux élans, nos rêves, vers la Lumière, l’Amour, la Miséricorde, la Paix qui sont toujours là, et qu’on oublie qu’Ils sont là, partout.

Maintenant peut-on craindre que Celui qui s’est fait tout proche de nous, au point de nous assumer dans un Amour immense, de nous rejoindre jusqu’au plus profond de la détresse, au point de se donner en nourriture, soit soudainement inatteignable ?

Lorsque nous pensons nous égarer ou fuir, c’est de nous-même et des autres que nous nous éloignons, mais jamais de Lui, car c’est impossible, et cela au point qu’Il puisse nous dire, yeux dans les yeux : « Je ne te connais pas » ou bien « je ne te reconnais pas » comme dans la parabole des nubiles…

Il s’est tellement uni à notre condition humaine et à l’humanité, qu’elle porte à tout jamais au moins, à minima son empreinte. Et le fait d’être humain est comme une fenêtre ouverte sur sa présence !

Le génie de l’oraison est de nous ramener au génie de l’esprit d’enfance qui sent et sait ces choses.

Les 7 demeures selon Thérèse d’Avila, nous montrent que l’oraison est une marche reliée, vivante, surprenante, non pas un état statique, parfait. C’est une aventure où même les écueils sont utiles et à portée de tous dès lors que ce qui motive cette aventure est la quête de la Vérité, de son Chemin et de la Vie !

J’espère que ce partage aux racines empiriques, vous apportera un début de réponse auquel il vous appartient de donner une suite !

Bien cordialement,
Michelle

Par: Michelle, le 26.11.16


Je suis bien d’accord, Michelle, avec ce que vous dites de l’oraison et plus particulièrement, lorsque vous écrivez que l’on ne saurait fuir Dieu, dans le fond on se fuit soi-même ou les autres…
Cependant, et je veux être plus précis dans mon questionnement, comment reconnaître que ce qui se passe pendant l’oraison (paroles qui surgissent, visions intellectuelles ou autre) ne soit le produit de notre imagination? Je ne sais pas si on doit ou non, réfréner ce qui surgit spontanément. Est-ce qu’il y a des critères ou des indices sur lesquels on peut s’appuyer ? Je sais que l’on ne doit pas rechercher ces phénomènes pour eux-mêmes (si je peux m’exprimer ainsi), mais lorsqu’ils surgissent, qu’est-ce qu’on fait avec cela? Comment s’assurer qu’on est dans le vrai?

Par: Jean-Luc, le 27.11.16


Thérèse d’Avila et Jean de la Croix ont été aussi confrontés à ces questions et une grande partie de leurs œuvres s’attachent à donner des critères de discernement. Vastes questions, donc, que posent Jean-Luc ! Voici quelques éléments de réponse à mes yeux. L’oraison se fonde sur la foi, sur la certitude de la présence aimante de Dieu. L’oraison, c’est entrer en relation d’amitié avec Celui qui nous aime, écrit Thérèse. Si l’oraison est ainsi vécue, elle est tout le contraire d’une fuite de la réalité, mais bien la prise de conscience que Dieu est au cœur de ma vie et de ses enjeux.
Concernant les critères de discernement des grâces particulières, les deux saints soulignent tout deux l’amour du prochain, comme critère décisif, la communion en Église (même si cela peut être en tension), la communion avec le for intérieur, la conscience personnelle et la communion avec l’Évangile, car toute grâce n’a d’autre finalité que de nous donner la grâce d’actualiser l’Évangile dans notre vie.

Par: P. Marie-Joseph (modérateur), le 29.11.16


L’imagination est l’alliée de la créativité humaine et du rêve, et «tout commence par un rêve». « Nothing happens unless first a dream », dit le poète Sandburg Carl.
Faites confiance à votre intuition, à votre imagination, à votre ressenti, à votre originalité, accueillez ce qu’ils font émerger en vous! Leur langage dépasse le langage verbal et de loin. Ils viennent vous instruire sur vous-même et sur votre relation au monde et à Dieu.
Notez ce qu’ils vous disent.
Qu’ils soient le fruit d’un enfermement personnel ou qu’il soit un pressentiment que Dieu vous inspire, accueillez ces surgissements de vie qui s’exercent en vous et déposez les sur le cœur de Dieu. Confiez-Lui tout, partagez Lui tout! Et soyez patient quant à ce que cela apporte et apportera…
Je pense à 2 réponses, concernant votre questionnement, qui sont dans les Évangiles. La première est celle du Christ aux apôtres lorsque ces derniers l’interrogent, à savoir comment ils pourront discerner le vrai du faux, le bon du mauvais, lorsqu’ils ne l’auront plus près d’eux: Il leur répond que c’est aux fruits qu’on peut savoir… Parce qu’on ne cueille pas de bon fruits sur des arbres mauvais…
Autrement dit, rien n’est possible sans se donner le temps de la maturation, et donc aussi, par là même, sans se donner le droit à l’erreur…
L’erreur est fondatrice, une fois qu’on l’accepte. Elle est comme une marche ou un pont vers la justesse. Elle nous permet d’être humble, de reconnaître qu’on s’était trompé, et de repartir, fort de ce constat, vers la lumière, et certainement vers d’autres écueils!
L’écueil, c’est quand on se cogne à la réalité, alors est ce vraiment un écueil? Ne pourrions-nous pas le voir plus justement, en l’appréhendant comme une balise sur le chemin!
L’autre réponse vient du passage où les apôtres disent au Christ qu’ils vont faire tomber la foudre sur des personnes car elles ne sont pas des leurs! Il leur répond: «Ceux qui ne sont pas contre nous sont pour nous». C’est puissant! Pensez-vous que nous soyons «contre Lui» lorsque nous le cherchons, notamment dans l’oraison?
Prenons exemple sur Marie et Joseph. Voyez avec quelle prudence et humilité Marie et Joseph accueillent l’expérience mystique de l’Annonciation. Joseph s’enfonce dans le silence et la prière. Marie va trouver confirmation chez sa cousine Elisabeth, et alors seulement elle lance son magnificat.
Les seuls critères et indices qui soient sûrs se trouvent dans les fruits. Ceux qui viennent de Dieu sont des fruits de vie et de joie, des fruits de paix et de courage, d’humilité, de pertinence, de cohérence, d’amour, de communion, d’émerveillement, de miséricorde, de pardon, d’empathie, de respect, de partage, de douceur et de force à la fois, de confiance, de beauté… Dieu ne peut que nous faire grandir en tout cela.
L’expérience mystique ne se recherche pas, vous avez tout à fait raison, elle s’accueille uniquement, comme un cadeau imprévisible.

Par: Michelle, le 30.11.16


Quelle joie de partager avec vous ce forum ! Vos commentaires, en plus de m’éclairer et de me rassurer, brisent l’isolement dans lequel des personnes comme moi, vivant et travaillant au milieu du monde, peuvent ressentir en tentant de pratiquer l’oraison qui est tellement à contre-courant de l’esprit du monde… Il en a été question, d’ailleurs, dans le forum portant sur les distractions.
L’écueil du sentiment d’irréalisme surgit aussi – et je parle ici de mon expérience personnelle – quand ma nature pécheresse tend à prendre le dessus… J’ai l’impression alors que mon château intérieur devient un château de cartes ! À l’évidence, l’irruption du péché entraîne un sentiment de rupture, de division, de coupure avec Dieu, avec le for intérieur et, par le fait même, avec les autres. C’est alors qu’il me faut surmonter la tentation de remettre en question le réalisme de l’oraison. Après avoir commis le péché, Adam et Ève tentèrent de se cacher devant le Seigneur (Gn 3,8). Or, comme l’a mentionné Michelle, on ne s’éloigne jamais de Lui, nous sommes des fenêtres ouvertes sur sa Présence. La grâce de la foi, accueillie avec humilité, vient alors à notre secours, Elle rétablit la communion avec Dieu, avec soi-même et avec les autres. Mais voilà, si je veux être dans le vrai, je ne peux me dérober… Qu’elle est grande la miséricorde de Dieu !

Par: Jean-Luc, le 30.11.16


Cher Jean-Luc,
J’aime beaucoup ton dernier message. La lumière a jailli dans ton cœur ! Et cela pour deux raisons : tu as cherché humblement le chemin vers Dieu et tu as trouvé des réponses avec d’autres, en l’occurrence sur ce forum. L’Église est une communion qui nous sauve. Sans elle, nous sommes isolés et incapables de discerner. La personne humaine est à l’image de Dieu Trinité : elle est un être de relation qui s’épanouit dans la communion avec Dieu et son semblable. C’est l’engagement du mouvement Koïnonia (mais c’est celui de toute l’Église) de créer des chemins de communion avec Dieu et entre nous.
Oui, comme tu le dis si bien, le péché est la rupture de communion. Il est le véritable obstacle à la communion. Mais Dieu nous cherche sans se lasser et veut faire resplendir sa miséricorde en vainquant nos résistances. Cela montre aussi que l’on ne peut séparer l’oraison de la vie concrète. L’une influence l’autre : l’oraison transforme la vie et la vie influence la vie d’oraison. C’est pour cela que quelle que soit mon oraison, elle me parle sans cesse de ma relation à Dieu. Et c’est pourquoi elle est un chemin passionnant !

Par: P. Marie-Joseph, le 2.12.16


Dieu est la Réalité sublime et devant Lui, nous sommes libres. Cette liberté qui nous est confiée peut s’avérer exaltante mais aussi, elle peut nous sembler lourde, car elle nous conduit parfois sur des chemins de travers qui paraissent nous éloigner de Lui qui est le Chemin, Vérité et la Vie.
J’ai l’impression que, paradoxalement, si je veux véritablement être libre, je dois confier à Dieu la liberté qu’Il m’a donnée. Si je veux être dans le vrai, je dois Lui laisser toute la place dans l’oraison et dans ma vie quotidienne, ce qui implique des renoncements. Ce ne sont pas tous ceux qui disent « Seigneur, Seigneur », qui entreront dans le royaume… (Mt 7,21) Si je veux que la volonté de Dieu devienne mon refuge, mon réconfort, je dois me dessaisir de mon Moi. C’est alors que je deviendrai vraiment moi-même… Quel paradoxe !
Heureusement, comme vous le dites père Marie-Joseph, que Dieu nous cherche sans se lasser !
Ce merveilleux Trésor que nous partageons ensemble, j’aimerais tant le porter à mes proches et à mes collègues de travail. Pour ne pas adopter l’attitude du prosélyte, je ne peux que prier pour eux et être à leur écoute. Ici aussi, il me semble qu’il y a un décalage, une distorsion en quelque sorte, entre la réalité que je vis et la leur. Et je dis cela sans me sentir supérieur à eux, au contraire. J’ai tellement reçu de Dieu ! Il me semble que je lui rends peu… Je porte cela dans la prière…

Par: Jean-Luc, le 02.12.2016


Je tiens sincèrement à vous remercier, P. Marie-Joseph et vous, Michelle, d’avoir pris le temps d’intervenir dans le forum. Manifestement, vous êtes des personnes de prières, car vos commentaires et vos réponses (de même que vos enseignements sur l’oraison) portent l’empreinte de Celui qui unit et qui rend libre… Je vous suis reconnaissant, vous avez fait renaître en moi la joie profonde que je ne fais pas fausse route, que je ne suis pas seul et que Dieu, dans son incommensurable Miséricorde veille sur moi (au-delà de mes craintes de m’illusionner ou de manquer de réalisme) et sur chacun de nous ! Il se sert de tout, même des écueils qui se présentent et ils les transforment… Il m’invite à rester uni à Lui pour porter du fruit. En union de prières, je vous salue très cordialement.

Par: Jean-Luc, le 06.12.2016